Ou comment la prévention se transforme en culpabilisation...

Ce dimanche, un coup de gueule qui fera sans doute redite, mais peu importe, j'ai besoin de l'exprimer. Jeudi soir sur M6, nous nous trouvons face à un grand moment de télé. Une "journaliste" (pour des magazines féminins, à la base), décide de lancer une émission voyeuriste (et donc, rentable) qui l'amènera, chaque semaine, à "se mettre dans la peau de...". Cette semaine, au programme, pour bien lancer le truc et revenir encore une fois sur les messages du type "manger bouger & co", nous avons eu la chance de voir cette gentille journaliste, au corps parfaitement dans les normes, aux joues un peu creusées et habillée en taille 38 venir s’empiffrer devant sa caméra pour nous expliquer, en fait, que l'obésité, c'est mal.
Zita, journaliste
"ce n'est pas parce que je suis une représentante de la normalité, qui s'adresse à la normalité, que je ne peux pas comprendre les monstres de foire!"


Sans vouloir en appeler au sentimentalisme, je préviens de suite que cet article est orienté. Je suis obèse, une obésité légère mais réelle. Je suis pour cela un régime, grâce auquel j'ai perdu 5 kilos depuis le début de l'année. Mon avis est donc purement basé sur mon expérience de fille grosse qui en a bavé, et qui aimerai que la société commence à la comprendre.

Je suis la première à dire qu'avoir une alimentation saine est important : je refuse tout régime qui me fait supprimer des glucides (comme si supprimer les glucides était sain pour mon corps), qui me gave de protéine (je prendrais des tonnes de protéines quand je ferai des tonnes de sport, sinon, ça n'a aucun sens) ou qui ne met pas au premier plan l'importance des légumes et des fruits. Mon "régime" est en fait un simple rééquilibrage alimentaire, dans lequel j'ai le droit de manger de tout, en réduisant lipides et glucides, afin de réapprendre à mon corps à s'adapter à l'alimentation (idéale) de Mr. tout le monde. Sur le principe, donc, je suis ravie qu'on fasse de la prévention santé - nutrition à la télévision, à une heure de grande écoute.

Alors pourquoi je pleurais face à mon poste de télé en regardant "Zita : dans la peau d'une obèse"?

En fait, pour M6, l’obésité c’est glauque. C’est glauque, c’est-à-dire que ce n’est pas «une maladie de trouble alimentaire qui est basée sur une souffrance physique et psychologique», non, ça veut dire, «un truc dégoûtant dont on doit surtout pas s’approcher». Preuve à l’appui : la réaction de Zita face au ventre, déformé et élastique, d’une ancienne obèse. Choc : elle a besoin de s’assoir. L’obésité ce n’est pas une maladie que l’on vit seul : l’obésité c’est aussi une maladie que l’on partage par le choc qu’on fait subir aux gens, par notre simple présence à leur côté. Aujourd’hui, dans le tram, j’ai entendu la conversation d’une femme qui a passé un quart d’heure à dire que son boucher est vraiment trop obèse. Comme si ça l’avait choqué à vie, comme si elle avait vu un monstre, une horreur, un truc inimaginable.

Donc l’obésité, c’est ça, c’est un fléau pour la société parce que ça choque le public. Du coup, logique, on fait une émission sur M6, un reportage voyeuriste pour «mieux comprendre ce phénomène étrange». Seulement, qu’est-ce qu’on apprend avec M6? Pas grand chose.
Ceux qui ont regardé cette émission ont-ils réellement compris que l’obésité, c’était une maladie? J’en doute fortement, étant donné que Zita, journaliste tout ce qu’il y a de plus investie dans son travail, veut «rentrer dans la peau d’une obèse». Rentrer dans la peau d’une obèse comme on met un costume pour l’enlever deux heures plus tard. Sauf que jouer à mettre la cape, les collants et par dessus tout ça le slip de Superman, ce n’est pas pour autant savoir voler. Ici, c’est la même chose : jouer à manger beaucoup plus que d’habitude, ce n’est pas devenir obèse. Jouer à être malade ce n’est pas comprendre la maladie. Faire du 42 ce n’est pas être obèse...

Zita
"L'obésité c'est de passer d'un 38 à une 40."
A vouloir «comprendre» on finit juste par éloigner. Parce qu’on ne veut PAS comprendre, en réalité, on veut juste faire une émission qui se base, comme toutes les émissions de télé-réalité dernièrement sorties, sur du voyeurisme malsain et vulgaire. On veut montrer que devenir obèse, c’est mal. En fait, cette émission ne s’adresse qu’aux «personnes normales» en leur disant : surtout, évitez de manger autant qu'eux, vous allez devenir comme eux, ça va être horrible. Ce n’est pas un message de prévention qui prend en compte la vie et l’avis des personnes «grosses» : c’est un message à ceux qui ne le sont pas. D'ailleurs, dans le combat Zita vs Véronique (la femme souffrant d'obésité qui nous est présentée dans le premier reportage et qui va servir de "modèle alimentaire" à Zita pendant un mois), on ne montre que les souffrances de Zita, la pauvre journaliste qui se retrouve tellement MAL à devoir manger autant. Véronique, elle, va bien, elle prend du plaisir à manger, et elle prend d'ailleurs tellement de plaisir qu'elle ne veut pas "se soigner". On n'écoute pas les obèses et donc, on ne s'adresse pas à eux. Mais si l’on doit choisir entre s’adresser aux personnes «normales» et aux personnes «grosses», est-ce vraiment une manière d’unir les gens, de sensibiliser aux souffrances de chacun? Cette manie de distinguer les bons des mauvais, c’est une des principales causes des souffrances vécues par les personnes «grosses» ou même «maigres», bref, toutes celles qui ne sont pas «dans la norme». Et ces souffrances entretiennent les troubles alimentaires, parce que, SCOOP, la culpabilité, ça aide personne à aller mieux...

Ce qui m’effraie le plus c’est que cette émission soit disponible sur M6 replay. Ça veut dire qu’elle est accessible à n’importe qui, absolument n’importe qui, et j’ai un pincement au cœur en pensant au moi d’il y a 3 ans, pourtant moins grosses qu’actuellement, mais largement plus vulnérable, qui aurait regardé cette émission et qui aurait sûrement filé aux toilettes se faire vomir, afin d'évacuer tout ce qu’elle avait pu empiffrer dans la journée. Partir du principe que si l’on est obèse c’est que l’on mange trop, c’est donner aux gens qui ont des problèmes de poids l’impression que ce qu’ils ont dans l’assiette, c’est mauvais, c’est la cause de leurs problèmes. Or non : j’ai commencé à perdre du poids quand j’ai commencé à me réconcilier avec l’alimentation, à comprendre que le but c’était de tout redécouvrir, de tout réorganiser, et que parfois, souvent, ce genre d’effort peut suffire. Mais comment avancer si l’on nous met des bâtons dans les roues avec des émissions qui, au lieu de faire de la prévention pour une alimentation saine, finit juste par montrer du doigt les mauvaises causes?

Cet article n'a pas pour but d'apporter quoique ce soit de nouveau au débat. C'est juste un énième pavé dans la marre d'une grosse qui essaie de faire entendre sa voix parce qu'elle a l'impression étrange que la société n'arrive pas à la comprendre...